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Société Auguste Vestris - Piotr Frantsevitch Lesgaft (1837-1909)
  Auguste Vestris


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Piotr Frantsevitch Lesgaft (1837-1909)
Fondateur de l’éducation physique en Russie

28 juin 2010

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par le Professeur James Riordan

Si aucun érudit occidental ne semble avoir examiné les opinions exprimées par Piotr Frantsevitch Lesgaft - biologiste, anatomiste, pédagogue et réformateur social – c’est bien lui qui fonda le système d’éducation physique en Russie tsariste. Après la Révolution, son influence a été plus que considérable. Il est vénéré comme « le fondateur du système scientifique d’éducation physique en notre pays », à tel point que l’une des deux principales institutions d’éducation physique en Russie porte son nom : l’Institut Lesgaft de Culture physique à Saint-Petersbourg.

Lesgaft étudiant en médecine

Qui plus est, à travers Stepanov qui étudia pendant plusieurs années auprès de Lesgaft, et dès lors à travers Agrippina Vaganova, le rayonnement des concepts de Lesgaft s’étend à travers tout l’enseignement de la danse classique en ex-URSS.

Piotr Frantsevitch Lesgaft est né à Saint-Petersbourg en 1837, d’un père joaillier d’origine allemande. Après des études à l’Académie impériale de médecine, il y est nommé professeur d’anatomie en 1861, puis, en 1869, professeur à l’Université de Kazan. Cependant, en raison de critiques acerbes qu’il exprime contre les méthodes antiscientifiques qui y sont enseignées, il est bientôt renvoyé. Désormais interdit d’enseignement, il rejoint en 1872 le cabinet du Dr. Berglindt en tant que consultant pour la gymnastique thérapeutique. Ses articles et livres font telle fureur que dès 1874, par un renversement de fortune étonnant, il est soudain nommé responsable de l’éducation physique des cadets militaires. En 1875, le Ministère de la Guerre l’envoie en Europe occidentale afin d’y étudier les systèmes d’éducation physique. Il visite vingt-six villes et treize Etats européens. En Angleterre, dans les « public schools » [écoles privées historiques - ndlr] il admira les règles strictes d’hygiène, les sports d’équipe, la pratique de la rame et de la natation ainsi que les grandes promenades en plein air, mais resta scandalisé par « la sévérité des ordres données, le bizutage et le harcèlement qu’exerçaient les grands élèves sur les petits qui leur sont assujettis ». Il y visita aussi la Central Army Gymnastics School d’Aldershot, la Royal Military Academy à Woolwich et l’Université d’Oxford.

Le Professeur à Saint-Petersbourg vers 1891, entouré de ses élèves

De retour en Russie en 1877, Lesgaft publia sa Relation de l’Anatomie à l’éducation physique - objectif principal de l’éducation physique dans les Ecoles, où il développe un véritable programme d’éducation physique pour les collèges militaires. En même temps, il organise des séminaires pour les professeurs d’éducation physique dans les académies militaires, chose alors inconnue en Russie !

A cette époque précise, Lesgaft publia ses principaux travaux, et notamment La formation au sein de la famille (1884), L’enseignement de l’éducation physique aux élèves (1888 et 1901) et Bases fondamentales de l’anatomie théorique (1905). Puisque les autorités considéraient comme frivole le souhait de Lesgaft de mettre en place dans toutes les écoles de Russie une véritable éducation physique et des jeux, il rejoint la Société pour l’encouragement du développement physique fondée à Odessa en 1892, à Saint-Petersbourg en 1893, à Moscou en 1895 puis ailleurs. En 1894, Lesgaft devint le Secrétaire de ce mouvement philanthropique qui intervient en faveur des enfants nécessiteux. Il lançe alors une campagne en faveur de cours d’éducation physique pour tous, femmes tout autant que les hommes. Finalement, en 1896, le Ministère de l’éducation, convaincu, nomme Lesgaft responsable de ces cours.

Contrairement aux souhaits de Lesgaft, il ne s’agissait au début que de « Cours à mi-temps pour la formation d’instructeurs féminins pour les exercices physiques et les jeux ». Admettre la gente féminine était un fait nouveau : l’opinion officielle était que par sa structure tant morale que physique, la femme n’était pas faite pour les exercices physiques. Mais Lesgaft persista et commença par donner des cours d’éducation physique et d’anatomie aux femmes dans sa propre résidence puis après 1896 à l’Université, où la première année déjà 100 femmes s’y sont inscrites. Elles y étudiaient la physiologie, la théorie du mouvement, l’hygiène et l’histoire de l’éducation physique et accomplirent des travaux pratiques dans les orphelinats et crèches où elles étaient encouragées à étudier le développement infantile, en enseignant des jeux et des exercices. Ces étudiantes prenaient des cours d’escrime, patinaient, jouaient à des jeux d’équipe et faisaient de la gymnastique.

Pionnières de la culture physique féminine en Russie. Debout au fond, leur maître Lesgaft

Pour Lesgaft, il s’agissait d’ouvrir la cage où était emprisonnée la femme : « L’esclavage social a imprimé sur la femme les traces de sa dégradation. Nous avons comme tâche de libérer ce corps juvénile des chaînes, des conventions, de cette posture ployée et de redonner à nos élèves la liberté et la souplesse qui leur a été volée. Nous devons développer en elles le sens de l’initiative, la détermination et l’indépendance, leur apprendre à penser et à prendre des décisions, leur donner des connaissances sur la vie et faire d’elles des apôtres de l’éducation physique. »

Ses principales théories

Selon Lesgaft, le système humain change et se développe sans arrêt, et seul l’exercice physique permet à l’individu de se développer pleinement et de manière cohérente. Les instructeurs en éducation physique doivent connaître la chimie et la physique et notamment les lois générales de la mécanique, afin de comprendre les phénomènes de nutrition, de croissance…

Sur ces notions, Lesgaft construit un système valable tout autant pour les écoles que pour la famille :

  • L’enfant commence par des mouvements simples que le professeur explique mais ne démontre pas (tels les vieux maîtres de danse classique !) : l’enfant doit analyser par lui-même, apprendre à distinguer un mouvement de l’autre, puis commencer à les comprendre. Pour les petites classes, Lesgaft suggère simplement de les faire marcher, courir et lancer un ballon ;
  • Puis l’enfant commence à maîtriser des exercices de plus en plus complexes dans des configurations diverses, notamment la course contre la montre, le saut en longueur et en hauteur, le lancer d’objets ;
  • Après quoi l’enfant apprend à situer ses mouvements de manière harmonieuse dans le temps et dans l’espace et par rapport aux objets environnants, et à prévoir les conséquences. Il développe ainsi une coordination musculaire et apprend à juger comment intervenir en toute circonstance. Pour les grandes classes, les élèves vont courir à une vitesse donnée, lancer des objets contre des cibles ou à certaines distances et faire d’autres exercices exigeant une compréhension des relations spatiales et la distribution de l’effort dans un laps de temps donné ;
  • Tout en effectuant ces groupes d’exercices, l’enfant vérifiera ses propres capacités acquises et les consolidera par des actions difficiles pendant des jeux, des excursions et le travail. Des objectifs pédagogiques de plus en plus complexes sont en jeu, dont le but est d’apprendre à l’enfant à maîtriser de manière bien consciente ses mouvements et d’y appliquer la loi du moindre effort en termes de temps et d’énergie. Selon Lesgaft, l’éducation physique suit les mêmes lois que celle de l’intellect ; l’enfant ne fait pas qu’accumuler des connaissances mais doit les mettre en œuvre de manière cohérente et efficace.

Attitude face à la gymnastique allemande et suédoise

Il est notable – et très intéressant pour les danseurs - que Lesgaft n’était pas partisan du système allemand ni de tout autre système de gymnastique où des équipements particuliers étaient mis en œuvre :

« Les exercices au moyen d’équipements provoquent des sensations violentes et ne servent qu’à émousser les émotions des jeunes, les rendant moins réceptifs et moins ouverts aux impressions_ ; pourquoi s’étonner alors que lorsqu’ils vont à l’Université ils se mettent à fumer et à boire à l’excès, et à se défier en duel ? »

D’ailleurs, selon S. Pozner, disciple de Lesgaft, celui-ci était très opposé en général à tout « stimulant artificiel » et critiquait professeurs et parents qui gâtaient leurs enfants « les poussant à étudier au moyen de stimulants artificiels, que ce soit des louanges, des notes, des cadeaux ou des certificats … tous créateurs d’apathie … Le magasin à bonbons devient l’antichambre des tripots et des beuveries, de même que les notes et les prix attisent le goût de certains jeux [de hasard et d’argent] …. Livrés à l’ennui insupportable, les jeunes sont prêts à verser dans n’importe quelle poursuite ou distraction grossière en espérant y oublier les sentiments qui les oppriment. »

Plus sensible au système suédois de gymnastique, et notamment celui, progressif, de Ling, Lesgaft écrivait que « l’individu se développe au sein de sa famille qui lui donne l’affection et la chaleur, le rend sensible et bien disposé envers son prochain puis l’école développe son intellect, lui donne la capacité de juger par lui même, de définir ses propres pensées ; ainsi ses valeurs morales sont formées en même temps que son indépendance d’esprit. Quant à l’exercice physique, il instille chez l’individu un sens d’activité, l’apprenant à subordonner ses désirs à sa propre volonté. »

Les jeux

Pour Lesgaft, les jeux servaient aussi à former le caractère, mais il décourageait très activement tout concours ou compétition, fauteurs d’égoïsme. Le but des jeux est de fomenter l’esprit de corps, l’altruisme, l’éveil aux autres et le sens d’un objectif partagé par tous. Les excursions en pleine nature permettent de « stimuler la pensée créatrice, anoblir les sentiments » et d’observer la nature à première main plutôt que simplement d’apprendre par cœur dans des livres scolaires. C’est pourquoi Lesgaft écrivait « surtout, il faut proscrire les marches triomphales, évolutions militaires, drapeaux, badges, prix, sports d’équipe qui vident les excursions de leur sens » …

Soulignons qu’à cette époque, une faction conservatrice de l’aristocratie russe méprisait tout effort physique. Lesgaft par contre y voyait l’une des pierres angulaires de l’édifice du travail : « le travail est l’essence de la vie, sa raison d’être - le travail non pas pour soi, mais pour son prochain. Seul le travail de génération en génération mène au perfectionnement éternel de la personnalité humaine … prenez-vous en main chers Messieurs ! Obligez-vous à travailler ! »

Le conflit avec les autorités tsaristes

Plusieurs fois exilé, Lesgaft était tout sauf tiède dans la défense de ses idées - et de ses élèves

Les implications du système de Lesgaft, ses opinions mêmes, allaient très au-delà de ce que les autorités tsaristes pouvaient admettre en raison d’une idéologie dualiste scindant le corps de l’esprit. En 1901, saisissant le prétexte de pétitions qu’avait signé Lesgaft en faveur d’étudiants protestataires, les autorités le mirent de nouveau sous interdiction d’enseigner alors que c’était un vieillard de 65 ans déjà ! Entre 1901 à 1903 il lui fut même interdit « de vivre en quelque capitale de l’Empire, centre provincial ou ville universitaire que ce soit ». Harcelé sans arrêt par la police, ce grand érudit fut virtuellement assigné à résidence dans un village perdu de la Finlande.

En 1903, il put retourner enseigner à Saint-Petersbourg. Mais ses étudiants prirent part aux évènements du Dimanche Sanglant et aux protestations de 1905-1907. A partir de 1907, ses cours à l’Université de nouveau interdits, Lesgaft continua à enseigner illégalement, tout en envoyant pétition sur pétition aux autorités afin qu’il puisse les reprendre. Finalement, très malade, Lesgaft quitta la Russie pour l’Egypte, où il mourut en novembre 1909. Lors de ses funérailles à Saint-Petersbourg et en dépit des cordons policiers et de l’interdiction de tout discours funèbre, six mille personnes se réunirent pour lui faire honneur. A peine quatre mois après sa mort, les autorités décidèrent de rouvrir ses cours à l’Université ; ceux-ci ont continué jusqu’en 1919 lorsque fut créé l’Institut Lesgaft d’éducation physique.

Conclusion

Comme nous l’avons vu, Lesgaft affichait une franche hostilité vis à vis des concours, des prix, du sport compétitif et de tout triomphalisme.

Néanmoins, ses idées sur le « développement harmonieux » de l’individu, la conscience sociale, l’accomplissement à travers l’éducation physique, le principe d’un entraînement progressif et cohérent, la justification biologique de l’exercice et des jeux, l’émancipation de la femme grâce à l’entraînement physique, ainsi que le respect strict des critères d’âge, de sexe et des caractéristiques individuelles des enfants dans toute activité physique – tout ceci eut une influence plus que considérable sur l’éducation physique en ex-URSS et à travers Agrippina Vaganova, sur la danse classique elle-même. Ce sont bien les notions de Lesgaft sur l’apprentissage par paliers bien définis depuis la tendre enfance jusqu’à la maîtrise de l’orientation spatiale et temporelle, qui ont guidé toutes les formes d’entrainement physique en ex-URSS. Non moindre cependant est la contribution de Lesgaft à l’émergence d’une philosophie de l’éducation physique digne de ce nom.

Remerciements de l’auteur au Professeur N. I. Ponomaryov de l’Institut Lesgaft de culture physique et à Mikhail Prokofiev, directeur du Musée Lesgaft, ainsi qu’au professeur Bruce Bennett, anciennement directeur de la School of Health, Physical Education and Recreation, Ohio State University.