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Société Auguste Vestris - Entretien avec Elisabeth Maurin
  Auguste Vestris


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Entretien avec Elisabeth Maurin
(Etoile, Ballet de l’Opéra de Paris)

juillet 2002

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Q/ On demande aujourd’hui aux danseurs d’être « polyvalents ». Est-ce souhaitable ?


R/ Ce qui est très difficile surtout, c’est le manque de temps, ou le fait que l’on alterne entre des ballets classiques et contemporains dans un laps de temps très court. Vous répétez l’après-midi un ballet contemporain, et vous faîtes du classique le soir. C’est le plus dur, ce mélange au quotidien. Autrement, quand on a le temps de s’imprégner d’un style, de l’interpréter tranquillement et de reprendre après ses bases classiques, c’est déjà plus facile. Cependant le moderne peut vous apporter quelque chose, l’on prend un mouvement beaucoup plus respiré, presque plus naturel, que, si l’on n’a pas la connaissance du contemporain, l’on ne peut comprendre.


Q/ Nous sommes confrontés depuis une quinzaine d’années à des accidents de plus en plus nombreux et graves.


R/ L’époque que nous vivons, c’est toujours plus loin, dans la VITESSE, ce qui fait que l’on perd certaines valeurs. L’on est toujours dans « l’urgence », le fait qu’il faille des nouvelles têtes, que la technologie ait une telle évolution que l’on veut suivre, même au niveau de l’art. Il y a de plus en plus d’alternance, aussi, entre le classique et le contemporain, ce qui peut être une cause d’accidents.


Il faut entendre que si bien, nous essayons d’aller aux limites de nos possibilités physiques, le physique, hélas, a ses limites !


L’extrême minceur, la maigreur, sont aujourd’hui le canon exigé. Peut-être faudrait-il se poser la question de savoir si notre physique naturel s’y prête ? Si les régimes abusifs ou déséquilibrés sont compatibles avec les intenses efforts physiques ? Si tout ceci n’est pas à l’origine de ces accidents de plus en plus fréquents ?


L’on nous demande de plus en plus dans la technique. J’ai l’impression qu’il n’ya plus vraiment de personnes qui donnent AVANT TOUT une âme à ce métier, ils sont plus penchés sur le côté spectaculaire.


Pourquoi entend-on dire qu’à l’époque de Lifar, par exemple, c’était tellement fort, qu’ils se retrouvaient même le soir à minuit, une fois que l’Opéra était fermé, dans un studio, pour retravailler jusqu’à je ne sais quelle heure. J’ai entendu aussi parler des ballets de Marseille ave Joseph Lazzini, qui travaillent jusqu’à quatre heures, cinq heures du matin, parce qu’il y avait l’inspiration du chorégraphe, et personne ne s’en est plaint. Quand les anciens vous parlent de cela, on a l’impression que c’était une joie intense. Maintenant, vous diriez, IL FAUT TRAVAILLER JUSQU’A QUATRE HEURES DU MATIN, je ne sais pas pourquoi, mais je pense que ce serait impossible ! Cela devait découler d’une mentalité un peu idéaliste, qui n’existe plus ! Je suis la première à le dire, comment faisaient-ils ? A côté de cela, ce n’était peut être pas la même recherche de la technique, c’était une recherche beaucoup plus artistique, sans doute.


J’ai du mal à croire qu’avant, c’était comme ça ! Etait-ce l’époque ? Il est sûr que maintenant, dans beaucoup de choses, l’on n’a plus l’impression d’un enthousiasme, mais d’un TRAVAIL.


Nous ne sommes pas dans un contexte de société qui allège cela.


Q/ Vous n’avez pas la morphologie à la mode.


R/ Non ! J’ai l’impression d’être moi-même passé encore au travers des mailles d’un filet ! C’est vrai ! Ce n’est toujours pas facile ! Je suis heureuse, aussi, de pouvoir être un exemple, par rapport à toute cette mentalité, ce moule d’avoir tant de proportions, d’être comme ci, d’être comme ça, parce que pense qu’il n’y a pas de vérité dans ce métier : IL Y A DES VERITES. Je suis contre un enseignement qui dit, "c’est comme cela et pas autrement, c’est moi qui détient la vérité".


Il faut une ouverture. Chacun est différent morphologiquement, même si en apparence, on a le même métrage, les mêmes jambes, personne, en fait, n’est fait pareil. Si un jour j’enseigne, je voudrais pouvoir réfléchir sur chacun et les aider, entendre pourquoi tel n’arrive pas à faire cela, pourquoi une personne arrive à le faire, et pas l’autre ?


En ce moment, il faut que ça aille VITE, c’est toujours le mot VITESSE qui revient à mon esprit, il faut que ça roule, alors il ne faut pas faire de « cas » ; il faut y aller, il faut que tout le monde fasse la même chose, n’est-ce pas !


Je peux comprendre que l’on veuille un corps de ballet idéal, la même taille, les mêmes proportions, et cependant, je crois que si je me présentais aujourd’hui, ou si d’autres personnalités de l’Opéra, se présentaient aujourd’hui, je ne crois pas que nous serions reçus à l’Ecole de Danse !


Q/ Le public actuel est-il très affecté par le monde des mass media et de la télévision ?


R/ Quant aux effets de la télévision, de l’engouement pour la gymnastique, la danse classique est un métier qui pour moi, est quand même réservé à des connaisseurs, à une certaine connaissance. On veut en faire un art populaire. Eh bien, c’est un langage universel, oui, mais ce n’est PAS UN ART POPULAIRE. Je trouve qu’il faut aussi éduquer un public. J’ai la chance d’être solide, d’avoir de la technique, mais à la limite, la recherche de la performance - je n’ai pas du tout d’ambition sur ce plan.


Q/ Comment voyez-vous le public ?


R/ C’est avant tout, durant le spectacle, ce qui se passe qui m’importe. Il y a des fois où vous n’allez pas du tout entrer dans eux, sortir de vous-même, mais ce n’est pas complètement de votre faute. Je crois que c’est un échange, qui se fait, et parfois, ne se fait pas. C’est rare les spectacles où l’on sort, et l’on se dit « cela a été la perfection », je veux dire que même si ce n’était pas parfait, il y a eu une cohérence ENTRE CE QUE L’ON A FAIT, ET CE QUE L’ON A RESSENTI. Ce sont des cadeaux, je ne dirais pas divins, mais presque. Ils sont rares.


Dans ce métier, l’on est très seul, il s’agit d’une recherche très intérieure, muette, une recherche au plus profond de soi, un monde où l’on se sent très seul. Aussi, du fait de la concurrence, l’on n’a pas l’impression de se faire des amis - même si, à l’Opéra, il y a toutefois un esprit de famille, nous sommes tous frères et sœurs.


La solitude dans ce métier, c’est très lourd. One ne pas jouer, on ne peut pas tricher, on ne peut pas se raconter des histoires.


Q/ Sur scène, le Ballet de l’Opéra n’est peut être pas la formation la plus unie de la planète (...)


R/ J’ai été époustouflée par les ensembles russes, parce que l’on a l’impression que tout le monde respire au même moment, se chante la musique - c’est incroyable ! Je ne sais pas comment ils arrivent à cela, est-ce la mentalité russe, le fait qu’ils soient très danseurs au départ, artistes, que n’est pas le Français, il faut le reconnaître ! Au Danemark, c’est la même chose, ils comprennent la façon de faire un ensemble, une masse ! En France, c’est souvent par des moyens non artistiques que l’on essaie d’y parvenir, genre, ton pied sur la ligne, tracer des lignes par terre. C’est un mystère pour moi ! J’en suis à me demander si ce sont les gènes !


Q/ Où allons- nous ?


R/ En France du moins, tous les cours de danse classique extérieurs à l’Opéra galèrent. Je connais des écoles où il y avait 150 élèves il y a dix ans, et aujourd’hui, c’est dix ou quinze.


La cause, c’est d’abord la crise économique, car les parents savent qu’il n’y a plus que peu de débouchés dans cette profession, et surtout, je crois, la télévision, le vidéo, et puis tout ce qui s’est développé à côté de cela - la gymnastique, les clubs où la fille fait ce que l’on appelle « expression corporelle », les parents du « stretching », et le garçon du judo. On veut de moins en moins souffrir. Cela joue aussi, le fait de chercher à s’évader dans DES CHOSES PLUS FACILES. Car la danse classique, c’est une grande souffrance.


Pour les jeunes, ce sont les jeux vidéos qui sont devenus le divertissement. Nous sommes pour l’instant dans un monde où l’on rêve moins. Sur moi, et je n’ai que 32 ans, je sens une responsabilité très lourde vis à vis des générations qui entrent dans la carrière maintenant, dans un climat somme tout peu propice à l’art, car je voudrais leur inspirer l’enthousiasme, et finalement, la joie que je ressens, en dépit de tout, de faire ce métier.


Q/ Vous connaissiez bien Rudolf Noureev ?


R/ Rudolf Noureev a été et restera une personnalité marquante de cette fin de siècle.


Je lui dois beaucoup. Outre ma nomination de Danseuse Etoile, il a été au cœur de mon développement artistique dès mes premiers pas dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris. En tant que Directeur du Ballet, il a formé et porté toute une génération de jeunes danseurs. Je ne suis donc pas la seule à avoir bénéficié de sa présence.
Par sa grande connaissance de l’univers de la Danse, il nous a enrichis de sa propre vérité : ligne de conduite, discipline quotidienne, humilité face à cet art. Il fallait suivre !


Parfois il passait pour être totalitaire. En réalité, il ne vivait pas à l’unisson de ses danseurs. Bref, il semblait vivre dans un autre monde. Ceci explique peut-être les incompréhensions, les cabales qui ont été dressées contre lui. Il les a surmontées ; au pire de quelles souffrances intimes ? J’ai toujours dit, je dis, et dirai toujours : « Merci Rudolf, je t’ai aimé. »